Un projet

Parfois, les idées viennent à nous quand on est le moins préparé à les recevoir. On se retrouve un beau jour à laisser nos rêves s’écrire tous seuls sur une page blanche, et, au réveil, l’histoire prend un sens nouveau. Je n’ai pas été frappée par la grâce en plein milieu de ma vie, mais ce nouveau projet fut comme un puzzle qui s’est résolu tout seul en l’espace de quelques heures.

A l’origine, il y avait plusieurs fils d’idées qui cheminaient tranquillement dans ma tête sans y prendre attache. Un beau jour, ils se sont noués d’une manière définitive.

Le premier fil, c’est mon désir de créer des vêtements. Il est apparu très tôt et je n’ai aucune idée d’où ça vient, personne dans ma famille n’a jamais montré une attirance particulière pour les habits. Ni pour les arts en général. L’esthétique fut toujours sacrifiée au coté pragmatique et pratique. Il fallait que ça soit simple, il fallait que ça marche.
Je viens d’un pays qui a vécu l’uniformisation et la rareté plutôt que l’expression individuelle et l’abondance. La Roumanie des année 80 fut une descente dans l’enfer de l’austérité programmée. Niveau fringues, on ne pouvait pas être plus décroissants, car l’offre était toujours inférieure à la demande. Une demande qui ne répondait qu’à deux besoins: les enfants qui grandissaient et les habits qui s’usaient.

Dans ce monde gris et sans éclat, il y avait aussi les élégantes, les vraies, celles qui arrivaient à dégoter un modèle fait pour l’export, qui se faisaient coudre leurs habits par un tailleur, qui portaient un bon parfum et un bon rouge à lèvres, qui se tenaient droites et qui n’étaient jamais décoiffés. Ces coquettes et ces battantes, je les ai appelées les aristocrates du style. De ces silhouettes surgies ici et la, j’en faisais mes croquis.

Il y avait aussi la boite à trésors de ma maman: les bijoux en or et rubis, jamais du toc, les chaussures à talons, si bien cirées, qu’elle ne mettaient que trois fois dans l’année, les gants en velours, les écharpes en soie et les cols en fourrure. Que peut bien faire une fillette tout l’après-midi, après l’école et les devoirs, quand les parents ne sont pas encore rentrés? Des défilés.

Le deuxième fil est rattaché à la Terre. Il est apparu après plusieurs années de consommation boulimique.J’avais presque 20 ans quand j’ai pu toucher pour la première fois la couverture brillante d’une magazine fashion. Le vent de l’Ouest avait apporté sa poussière d’étoiles scintillantes, ses canons de beauté et ses diktats de mode. Et aussi la saisonnalité des tendances, la ringardisation programmée et l’excès. On est influençable à 20 ans et le risque, c’est de le rester toute sa vie.

Mais derrière cette mode voulue si fugace, il y avait aussi les armoires à craquer, les montagnes de vêtements à jeter, les semelles qui se décollaient et les étiquettes de la honte. La fabrication était confiée à des mains de plus en plus lointaines et bon marchés, et les matières sont devenues des noms scientifiques. Au nom de la mode, on gaspillait la Terre pour fabriquer des collections renouvelées tous les 3 mois. Et nous, on se sentait toujours aussi mal habillées, voire pire que nos parents.

Sur ce constat, et par dépit, j’ai commencé à fabriquer mes vêtements moi-même. Un temps, ça m’a suffit, il fallait que je sorte du cercle des grandes chaînes et j’ai réussi en partie. Grâce à mon blog, j’ai réalisé que je menais un combat partagé par d’autres, qui l’avaient démarré bien avant moi. Alors je devais quitter ma machine à coudre pour rejoindre les rangs des producteurs responsables. On parle aujourd’hui beaucoup de marques éthiques et durables. C’est tendance, on like, mais que représentent-elles de nos dépenses annuelles? Et quelle place a-t-on envie de leur donner?

Le troisième fil est lié à la nuit. A ce temps qui compte pour un tiers de notre existence. Ce temps de paix, où l’on ne subit pas le regard des autres et on ne cherche pas à s’imposer. Ce temps ou l’on ne peut pas tricher avec notre apparence car on se retrouve devant le miroir avec nos rides et nos pensées. Et avec les gens qu’on aime pour de vrai.

La nuit est liée à la maison, à la famille, aux amis proches, à ceux qui nous connaissent si bien et qui nous aiment tels que nous sommes. Mais cet amour inconditionnel est-il un bon raison pour leur montrer des tenues fades, usées ou sans intérêt? A qui a-t-on envie de paraître belle? A nos collègues et clients, ou à nos amours et enfants?

La nuit à la maison on n’a pas de codes à respecter, on n’a pas de tendance à suivre. On est plus libre dans nos choix, mais, hélas, les choix qu’on nous propose sont selon moi insuffisants. J’ai passé plusieurs saisons à chercher le beau pyjama, celui qui est classe et de qualité et qui ne coûte pas la moitié d’un SMIC. Lasse de ce combat, j’ai décidé de le faire moi-même.

Vous l’avez compris maintenant, mon projet de cette année sera de créer des éditions limitées des pyjamas chics et écologiques, fabriqués en France, et proposés en vente directe sur Internet. Je fais le pari de produire dans les respect des normes sociales et environnementales, tout en maîtrisant mes coûts. Pour développer et concrétiser cette idée, j’aurais besoin de vous tout au long du chemin, de vos idées, remarques et suggestions, et de votre présence.

Le mois de septembre sera crucial et, si tout va bien, vous allez découvrir le premier modèle début octobre. Une page Facebook a été créée pour dévoiler l’évolution du projet. Elle porte le nom de ma nouvelle marque: Nuit et Compagnie.

Il y a des moments où on a l’impression de se jeter dans le vide, tellement le risque paraît grand. Et puis, peu à peu, on réalise qu’aucun saut n’a jamais été fait tout en restant assis sur sa chaise. Et que derrière, devant et à coté de nous, il y a plus d’amis qu’on ne le pense.

Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ce texte qui semblait si long. Je ne voulais pas faire court, je ne voulais pas courir. C’est tellement plus chic de marcher.

Facebooktwittergoogle_pluspinteresttumblr

14 thoughts on “Un projet

  1. le texte est long mais convaincant !
    mes meilleures pensées pour votre entreprise !
    pas de facebook chez moi mais je suis votre blog

  2. Bonne chance pour ton projet !
    Quelle belle écriture ! j’ai été touchée par la poésie de ton texte.

    • Merci beaucoup Carine, j’aime beaucoup tes articles aussi, surtout ceux qui parle de la mode, je trouve ton regard interessant

  3. Bonjour,

    Depuis le début(et quel heureux hasard a fait que j’ai découvert ton site??) dans tes choix, la richesse de tes propositions et créations vestimentaires, l’âme en gros de ton site, on sentait que quelque chose d’autre encore pourrait sourdre .
    L’évolution de ton projet sera forcement beau puisqu’il respecte une certaine nature, le tien déjà et forcement celui d’autres personnes qui se reconnaissent souvent en te lisant.
    On aura plaisir à te suivre dans ta poésie dit du « futile » du beau et du rare et pourtant si simple parfois que tu incarnes avec plaisir et bonheur.

    Toute ma confiance donc pour ce nouveau projet.
    « Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore vos rêves » A de saint Exupery.
    Frederique

    • Merci Frédérique pour ces belles paroles, le projet est beau, il faut maintenant que sa réalisation soit à la hauteur. Plus de nouvelles dans les jours qui viennent

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *